Depuis des décennies, Israël entretient en Afrique de l’Ouest un véritable état vassal. Beaucoup se sont interrogés sur la manière dont un homme peu instruit a pu établir la dictature la plus vieille du continent. Gnassingbé Eyadéma avait compris très tôt ce que nombre d’autocrates africains n’ont jamais saisi. Le pouvoir ne se maintient pas seulement par la force brute. Il se maintient en étant utile, extrêmement utile, aux puissances dominantes.
La relation d’Eyadéma avec Israël commence quelques mois à peine après sa prise de pouvoir par un coup d’état militaire en avril 1967. À cette période, Israël est diplomatiquement isolé et recherche activement des alliés hors du monde arabe. Eyadéma offre un soutien politique, militaire et logistique total, en échange d’une garantie essentielle à ses yeux, la sécurité personnelle et la survie de son régime. Les premiers gardes du corps d’Eyadema seront formés en Israel des 1967 et ensuite le service de renseignement Togolais formé et équipé en Israel. Cette logique transactionnelle devient le socle de son pouvoir.
Eyadéma positionne le Togo comme un régime de services, disponible pour les basses besognes. Un régime prêt à jouer les intermédiaires dans les guerres, le contournement des embargos et le trafic d’armes. Le Togo, géographiquement petit et presque invisible sur la carte du continent, se transforme en plaque tournante du trafic d’armes à l’échelle mondiale. Des armes acquises principalement auprès d’Israël et de la France sont redirigées vers des zones soumises à de stricts embargos des Nations unies.
Le Togo fournit des armes au régime d’apartheid en Afrique du Sud. Il approvisionne des factions engagées dans la guerre en Angola. Il arme les forces de Charles Taylor au Liberia. Pendant des décennies, des cargaisons de guerre à haut risque transitent par Lomé, en provenance ou à destination de zones de conflit en Afrique centrale, en Angola, au Liberia, en Côte d’Ivoire, puis plus tard dans d’autres régions. Le Togo devient une maison sûre logistique pour la violence.
Des télegrammes diplomatiques israéliens déclassifiés du début des années 1980 offrent un éclairag sur la manière dont Eyadéma était perçu par ses partenaires israéliens. Dans un télégramme daté du 9 février 1982, relatif à une rencontre à Bonn, Rahamim Timur, ancien ambassadeur d’Israël à Lomé dans les années 1960 et alors directeur de l’agence israélienne de coopération internationale, rapporte les propos d’Eyadém suivants :
> « La sécurité personnelle de Sadate avait été confiée aux Israéliens et à la CIA. Vous et les Américains avez encouragé Sadate et lui avez promis que Kadhafi serait éliminé et maintenant il a éliminé votre partenaire le plus loyal: Sadate… jusqu’à ce que vous en finissiez avec lui, nous devons vivre avec cet individu. Il est donc préférable d’essayer de le neutraliser et de l’empêcher de partir en roue libre plutôt que de le repousser. »
Le vocabulaire est révélateur. Eyadéma analyse la politique régionale presque exclusivement à travers le prisme de l’assassinat, de la protection et de la survie. Les dirigeants ennemis sont des variables à gérer, à neutraliser ou à éliminer lorsqu’ils cessent d’être utiles. Pour lui, Kadhafi devait etre neutralisé.
Dans un autre télégramme envoyé le 21 février 1982, Timur livre une évaluation suite à sa dernière rencontre avec Eyadema:
> « Je n’ai pas eu l’impression que la question du développement figure en tête de ses priorités… le problème d’Eyadéma est sa sécurité physique, c’est-à-dire sa survie… selon mon estimation, il sera prêt à agir uniquement s’il est démontré qu’il peut faire entièrement confiance à Israël pour tout ce qui concerne sa sécurité personnelle et, par conséquent, la sécurité de son régime. »
Il ne s’agit pas d’un jugement moral, mais d’une appréciation opérationnelle. Le développement est secondaire pour le tyran du Togo et la gouvernance pour lui n’est qu’un accessoire. Sa préoccupation centrale est la survie du régime, et Israël est identifié comme le garant principal de cette survie.
Au moment de sa mort, Eyadéma entretient l’une des relations les plus étroites qu’un dictateur africain ait jamais eues avec Jacques Chirac et avec les cercles politiques et sécuritaires israéliens. En 2005, il est en route vers Israël pour y recevoir des soins médicaux lorsqu’il décède. Cette dépendance ne s’arrête malheureusement pas avec lui. Le coup d’état orchestré par son fils avec l’aide de la France et de l’intelligence israelienne permettra la continuité de cette alliance.
À ce jour, Israël reste le pays où son fils, Faure Gnassingbé, reçoit un soutien militaire et sécuritaire, ainsi que des soins médicaux. La surveillance, le renseignement et les dispositifs de contre-insurrection sont externalisés depuis l’époque d’Eyadéma et renforcés sous son successeur. Cette continuité explique pourquoi les tentatives de coup d’État ont échoué à répétition au Togo et comment une seule famille est parvenue à se maintenir au pouvoir pendant près de soixante ans.
Faure Gnassingbé a approfondi cette alliance à un point tel que Benjamin Netanyahu demeure le seul chef de gouvernement occidental à lui accorder régulièrement des réceptions fastueuses. Israël est le lieu de ses vacances et celui où il obtient une reconnaissance politique internationale.
En 2017, le Togo s’apprête à accueillir le premier sommet Israël–Afrique. L’objectif est clair, institutionnaliser l’ancrage stratégique d’Israël sur le continent à travers des régimes dociles. À cette date, le Togo est déjà devenu un terrain d’expérimentation pour des technologies israéliennes, notamment des logiciels espions, des systèmes de surveillance de masse et des outils de censure.
La même année, lorsque l’opposition appelle à des manifestations nationales, j’affirme publiquement que nous ferons tout pour empêcher la tenue de ce sommet. Les mobilisations, portées par les partis d’opposition et la société civile, sont d’une ampleur telle que le sommet est annulé.
Le régime réagit en adressant une note au Département d’État Américain. Des captures d’écran de mes publications Facebook et de celles d’autres activistes y sont jointes. Je suis accusée de promouvoir la haine antijuive et l’antisémitisme au Togo et à travers l’Afrique. Le document affirme également que je serais financée par le gouvernement qatari. Je n’ai jamais rencontré un responsable qatari et n’ai jamais reçu un centime du Qatar.
S’ensuivent des mois de surveillance, de menaces, de harcèlement et de persécution. Tandis que le régime s’efforce d’assimiler toute critique à de l’antisémitisme, Israël approfondit ses liens avec la dictature. Des millions sont dépensés en lobbying à Washington et en Europe afin de protéger le régime sur le plan diplomatique et de consolider son pouvoir.
Cette même année, le Togo devient le seul pays africain à voter en faveur de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, en violation d’une résolution des Nations unies. Depuis, le Togo vote systématiquement en faveur d’Israël, y compris lors de la crise à Gaza, et utilise son influence diplomatique pour rallier d’autres États africains.
Israël se présente en Afrique comme un partenaire non colonial. Dans les faits, il s’aligne sur des régimes despotiques, leur fournit des armes et des infrastructures de surveillance, et les utilise comme portes d’entrée pour la militarisation du continent. Le Togo occupe une place centrale dans cette stratégie, servant à la fois de relais pour les ventes d’armes et de plateforme de déstabilisation contre les états perçus comme hostiles aux intérêts israéliens.
C’est ainsi que le régime Gnassingbé a survécu. Au Togo, la lutte n’est pas seulement domestique. Elle s’inscrit dans un affrontement impérial soutenu principalement par Israël et la France. Ces deux états constituent les piliers qui ont maintenu un régime militaire au pouvoir pendant six décennies, faisant de lui la plus ancienne dictature militaire du continent africain.
Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine Désabusée!









































































































































